Un futur pour la Culture

 "Démocratisation de la culture ou démocratie culturelle ?"

Le Conseil Supérieur de l'Éducation Permanente (CSEP) émet un avis d'initiative à propos de la politique culturelle post-confinement.

 

Le CSEP, créé par décret en 1999, a notamment pour mission de rendre avis sur la politique générale de soutien à l'action associative, sur la reconnaissance, le classement par axes, le subventionnement ou le retrait de reconnaissance et/ou de subventionnement des associations d'Éducation permanente. ScriptaLinea en fait partie par l'intermédiaire de Cindy Jadot, membre de notre Conseil d'administration. Nous reproduisons ici l'avis d'initiative "Un futur pour la Culture".

 

Conseil Supérieur de l'Education Permanente

Avis d'initiative – Un futur pour la Culture

juin 2020

En sa séance du 17 juin 2020, le Conseil Supérieur de l'Education permanente a décidé de remettre un avis d'initiative. Celui-ci a fait l'objet d'une délibération par voie électronique de l'ensemble de ses membres.

La crise sanitaire mondiale que nous vivons a produit dans notre société une intense activité réflexive : les évidences d'hier sont questionnées, la manière dont nous pouvons projeter un futur, les choix politiques d'avant la pandémie et ceux qui doivent être posés aujourd'hui sont interrogés par toutes et tous.

La manière de conjuguer protection et libertés, préservation et dynamique des échanges, bonheur individuel et souci du collectif n'a cessé de préoccuper l'ensemble des citoyen·nes dans leur quotidien.

Bien que confrontées aux impératifs du confinement pour une partie de leurs activités, les associations d'éducation permanente ont d'autant plus intensément participé à cette activité réflexive qu'elles n'avaient pas attendu ce moment de crise pour favoriser et porter les questionnements critiques en profondeur qui constituent sa raison d'être.

De nombreuses associations d'éducation permanente ont fait preuve de créativité pour maintenir un travail de proximité avec toutes celles et ceux qui déjà en temps normal se trouvent isolé·es ; ce travail a d'ailleurs alimenté des interpellations politiques.

Nous savons que d'autres structures en prise directe avec les populations dans leurs difficultés diverses ont également activé des dispositifs de réflexion avec leurs publics.

Aujourd'hui, en effet, dans tous les pans de la société se posent les questions de savoir quelle place donner à l'État, quel mode de relance promouvoir, quels acteurs soutenir, quel modèle de société suivre, en référence à quels droits.

S'agissant du secteur de l'éducation permanente en particulier, grande est dès lors notre déception, forte est notre inquiétude de devoir constater que le rôle et les actions du secteur ne sont guère pris en considération par celles et ceux qui lui ont attribué cette mission, ni lorsqu'il s'agit de construire une représentation des problèmes et des solutions qui s'imposent, ni lorsqu'il s'agit d'associer et de représenter les populations pour lesquelles nous oeuvrons.

Le Conseil tient dès lors à exprimer ses plus vives préoccupations à propos des points suivants.

Au sortir de la crise, nous devons bien constater que le redéploiement des politiques culturelles se limite – bien que cela soit aussi nécessaire - aux enjeux économiques de production et de diffusion culturelles. S'impose de plus en plus une interprétation biaisée de la démocratie culturelle qui la réduit et la rabat sur une visée de démocratisation de la culture. Faudra-t-il rappeler que pour Marcel Hicter, les deux approches s'opposaient et qu'il prônait la première en constatant l'échec récurrent de la seconde ? La lutte pour les droits culturels ne peut en rien se résumer à promouvoir l'accès aux œuvres produites par les autres ; l'action culturelle ne se réduit pas à l'activité artistique, même si une partie de celle-ci, lorsqu'elle ne s'enferme pas en elle-même, peut nourrir l'animation socio-culturelle ; encore faut-il, évidemment, que la dimension marchande ne prime pas la dimension d'interrogation du réel et de recherche de sens.

Le public populaire et les populations qui subissent de plein fouet des inégalités cumulées nous semblent insuffisamment pris en compte par la Fédération Wallonie Bruxelles. Nous ne pouvons accepter que pour la partie de la population (quelque 20%) qui souffre massivement des inégalités socio-économiques, la participation pleine et entière aux décisions qui la concernent ne fasse pas l'objet de toutes les attentions. Ce qui implique à tout le moins que ses représentants légitimes – dont les acteurs d'éducation permanente – aient l'occasion de relayer dans les lieux d'expertise et d'élaboration des solutions politiques – « task force » ou autres- les analyses propres de cette population, en référence aux « suggestions d'engagement », pour reprendre cette autre expression de Marcel Hicter, qui lui sont faites par notre entremise.

Regretter l'augmentation des inégalités ou constater que la crise en révèle l'ampleur ne suffit pas. Il faut encore les combattre et lutter activement contre un déficit structurel de participation et de représentation dans la conception des changements nécessaires.

Si nous lisons régulièrement qu'il faut se préoccuper du désenchantement des citoyen·nes par rapport à la politique si ce n'est à la chose publique, il faut rappeler que si l'on souhaite que tous les membres d'une société se considèrent et agissent comme de véritables sociétaires, il faut investir résolument dans tout ce qui peut construire un lien de confiance durable et profond entre les mandants et les mandataires. Le matériau de ce lien, ce sont les occasions de participation et l'expérimentation du pouvoir d'agir. C'est encore plus vrai, évidemment, lorsque des bouleversements sociétaux se produisent.

La démocratie culturelle que nous revendiquons participe pleinement de cette démarche par un usage de la culture à des fins d'émancipation individuelle et collective dans une perspective de justice et d'égalité, de liberté et de solidarité, porteuse de droits.

Le décret de 2018 demande aux acteurs de l'éducation permanente de lutter pour l'émancipation des populations en développant cette approche dans toute la vie associative.

La Déclaration de Politique Communautaire le confirme lorsqu'elle avance :

« Donner les moyens et outils à chaque citoyenne et citoyen, dès son plus jeune âge, de réfléchir et agir sur le monde qui l'entoure, de pouvoir inventer et s'exprimer à travers les arts et/ou la participation citoyenne, c'est l'objectif prioritaire du Gouvernement. »

Elle souhaite en conséquence « renforcer l'éducation permanente dans son rôle capital en matière de participation citoyenne et de démocratie culturelle. »

Nous demandons que ces déclarations soient suivies d'effets et qu'elles ne soient pas poursuivies d'une manière incantatoire ou marginale. Nous invitons d'ailleurs tous les acteurs de la vie associative à rejoindre cette exigence de démocratie culturelle comme garante du maintien et du développement de notre Etat de droits.